Cette semaine, on vous explique pourquoi la guerre est un tigre, comment le télétravail pourrait repeupler la France et pourquoi votre boîte vous utilise comme banquier bénévole. Lisez jusqu’à la fin pour découvrir comment votre abonnement Netflix pourrait bientôt inclure une discussion avec votre défunte grand-mère. À dans cinq minutes ! 👀
via Laurent Joffrin
La guerre serait, selon Clausewitz, une “continuation de la politique par d'autres moyens”. Belle sous tous rapports, cette maxime rassurante suppose donc que le fer et le feu restent subordonnés à une intelligence souveraine et que le carnage obéit à une feuille de route équilibrée.
C'est en fait, et bien évidemment, une illusion. La guerre n’est pas un chien d’attaque qu’on siffle pour ramener l'ennemi à la raison. C’est un tigre dont on ouvre la cage et donc, une force autonome, sauvage et métaphysique qui, une fois libérée, ne reconnaît plus ses maîtres (qu’elle n’a jamais vraiment eus).
L’histoire est d’ailleurs le récit de cette hubris systématiquement punie. L’Autriche de 1914 pensait s'offrir une petite expédition punitive en Serbie et a fini par s'auto-liquider, emportant le vieux monde dans sa chute. Les États-Unis de 2003 rêvaient d’exporter la démocratie en Irak comme on installe un McDo à Saint Lazare ; ils n’ont récolté qu’une théocratie du chaos. Aujourd'hui, l'opération “Fureur épique” de Donald Trump contre l'Iran s'enfonce dans ce même brouillard et entre deux raids, Washington bégaye des appels à la négociation et exige, dans un délire total, de choisir le futur Guide suprême.
Rassurons-nous, pendant que la Maison-Blanche change d’avis tous les trois tweets, Benyamin Netanyahou profite du fracas pour aller voir ce qu’il se passe au Sud-Liban comme on annexe un potager (mais officiellement pour affaiblir le Hezbollah), tout en finissant de transformer Gaza en terrain vague définitif.
De son côté, la France, toujours prompte à signer des chèques de solidarité qu’elle espère ne jamais encaisser, se retrouve aspirée par contagion et liée à des pactes de défense dont elle a oublié la férocité.
L’issue ? Incertaine. Néanmoins, si le détroit d’Ormuz se ferme, le choc pétrolier rappellera au monde que la machine folle n'épargne personne, pas même celui qui a cru pouvoir la piloter depuis un golf en Floride. Le drame de la modernité est peut-être là : nous possédons une puissance de destruction absolue mise au service d'une pensée de plus en plus évanescente.
Les dessous de la Guerre en Iran sont à lire dans l’édito de Laurent Joffrin
1. Macron sort le grand jeu atomique
À l'Île Longue, Emmanuel Macron a troqué la “stricte suffisance” pour le grand mystère, annonçant un renforcement du stock de têtes nucléaires tout en passant le décompte officiel sous silence au nom de l'ambiguïté stratégique. Pour rassurer une Europe qui flippe de voir l’Amérique se concentrer uniquement de ses affaires (pas le genre de la maison), le Président propose de partager nos Rafale avec nos voisins mais à notre façon : vous hébergez la foudre, mais c’est Paris qui garde la main sur la gâchette. En clair : on vous offre le parapluie, mais c'est nous qui décidons quand il pleut. Pendant ce temps, du détroit d’Ormuz aux ruines de Minab, les missiles tombent pour de vrai et le sang coule sans ambiguïté. Bref, la dissuasion est un concept magnifique tant qu'on n'a pas besoin de s'en servir.
Pour y voir plus clair dans les annonces d’Emmanuel Macron, Hugo décrypte.
2. Le gaz de Trump a le vent en poupe
Pendant que le débat s'épuise toujours dans une guerre de clochers entre nucléaire et éolien, la France envoie chaque année 60 milliards d'euros à l'étranger pour acheter du gaz et du pétrole (des énergies fossiles). Déjà pas dingue sur le papier, la situation pourrait s’aggraver avec ce qu’il se passe en Iran, rapport au fait que la guerre bloque le ravitaillement de gaz chez nos amis Qataris. Résultat, nous sommes mécaniquement jetés dans les bras des Américains qui ne devraient pas se gêner pour nous revendre leur gaz au prix fort. Hasard de dingue. Si on ajoute à tout ceci que nos futurs réacteurs EPR-2 accumulent déjà retards et surcoûts (40 % en trois ans), les bras nous en tombent. Après, ce n’est pas comme si le solaire couplé aux batteries était devenu moins cher que le gaz mais que la France préférait planifier cinq nouvelles centrales thermiques plutôt que de saisir cette révolution.
Vous voulez comprendre le problème à venir, lisez Zone Habitable.
3. Le réarmement démographique passera-t-il par plus de télétravail ?
Il semblerait que ce soit mathématique. Moins de RER, c’est plus de "nous" et soudain, l'idée d'un deuxième enfant devient moins effrayante. Une étude de Stanford nous apprend qu'un jour de pyjama-visio par semaine gonfle la fécondité de 14 %, soit environ 0,32 enfant supplémentaire par femme. Aux États-Unis, le gain grimpe même à 0,45 enfant, soit 291 000 naissances potentielles en 2024. Pour une France qui vient de basculer dans le rouge en 2025 (-6 000 personnes, une première depuis l'après-guerre), l'opportunité est historique. Avec un indice de fécondité à 1,56 (bien loin des 2,1 nécessaires), la solution ne tient plus à un plan Marshall, mais à la fin du présentéisme et à une box internet.
L’actualité économique mondiale et française, c’est Laurent Cosmos qui en parle le mieux.
Le 30 pour être précis.
Bienvenue dans le futur, ou plutôt dans le mur. Wall Street vient de découvrir, entre deux infarctus, que l’optimisation a une fin : le vide. Tout est parti d’une note de “fiction économique” du cabinet Citrini qui a eu l’outrecuidance de décrire ce que tout le monde pressentait sans oser l’avouer : la destruction non-créatrice.
Le pitch est d’une ironie délicieuse. À force de remplacer chaque col blanc par une IA plus docile et moins coûteuse, les entreprises ont fini par réaliser un exploit comptable inédit : elles ont supprimé leurs clients. Car, aux dernières nouvelles, un algorithme ne contracte pas de crédit immobilier, ne s'achète pas de baskets de marque et n’a que faire d’une assurance-vie. Résultat ? Le Dow Jones a dévissé de 800 points, terrassé par l’évidence : une économie sans salaires, c’est un casino sans jetons.
On ne craint plus le “grand remplacement” par les robots, ça, c’est globalement fait, on craint le grand silence de la consommation. Le génie de la Silicon Valley a réussi à concentrer tout le capital dans trois poches percées, pendant que le reste du monde regarde des serveurs tourner à vide.
Comme le suggère un Gilles Babinet, le vrai danger n'est pas de manquer de travail, mais de vivre dans une rente de monopole où trois boîtes possèdent l’air qu’on respire, sans même avoir besoin de nous le vendre. C’est propre, c’est fluide, et c’est surtout d’un ennui mortel.
La tech version trash, c’est sur Tech Trash.
Cette semaine, on lâche les dossiers brûlants sur le déclin de l'Occident pour s'attaquer à un vrai tabou universel : la note de frais en milieu professionnel. Ce concept génial où l'employé consent un prêt à taux zéro à sa boîte (qui pèse parfois plus d'un SMIC par an) tout en devant s'excuser d'exister auprès d'un logiciel qui semble avoir été codé sous Windows 95.
Le constat qui pique :
La banque des cadres : 1 cadre sur 2 lâche plus d'un SMIC par an en avances de frais.
Le découvert solidaire : 32 % des cadres ont déjà été en difficulté financière à cause des délais de remboursement (17 % ont même fini à découvert pour financer la tréso de leur boîte).
L'abandon pur et simple : Un tiers des employés renonce parfois à se faire rembourser par flemme administrative. Résultat ? 600 millions d’euros de frais non réclamés chaque année en France. Une véritable "taxe sur la patience".
Petit mapping féroce des classes sociales face à l'addition :
Les Élus (Direction) : L'argent est une notion abstraite. On ne les a pas vus sortir une CB depuis 1998, d'autres gens s'occupent de tout.
Les Passe-droits (Amex Team) : Ils ne voient jamais l'argent sortir de leur compte et collectionnent les Miles en souriant.
Les Pélos (Middle-managers) : Les héros tragiques. Trop seniors pour ne pas payer le dej de l'équipe, pas assez pour avoir une carte corpo. Ils bankrollent la boîte en piochant dans leur épargne (et perdent les intérêts au passage).
Entre le scan qu'il faut imprimer pour que la compta puisse le rescanner (authentique), le café à 2 € refusé car le petit-déj était "inclus" dans la chambre, ou le N+4 qui doit valider un sandwich acheté à 14h03 (trop tard pour la réunion), le process est devenu une machine à créer de la suspicion. On passe en moyenne 20 minutes par note de frais à prouver qu'on n'a pas dilapidé le capital de l'entreprise en buvant un Perrier en terrasse.
L’intégralité du dossier est à retrouver sur CDLT, la newsletter de Séverine Bavon.
Bienvenue dans l'ère de l'après-vie numérique. Après avoir délégué nos libidines à des algorithmes de rencontre et nos itinéraires à des voix synthétiques, l'humanité s’attaque enfin au seul prestataire qui, jusque-là, avait l’élégance de ne jamais répondre : la Mort.
Le marché est estimé à plus de 30 milliards de dollars dès cette année.
L’idée ? Faire passer le trépas d’une tragédie métaphysique ou d’un silence définitif à un simple bug que l'on corrige par un prélèvement mensuel de 9,99 €. On n'enterre plus ses proches, on souscrit à leur mise à jour.
Le “concept”, porté par des start-ups comme You, Only Virtual ou StoryFile, est flippant de crédibilité.
En nourrissant une intelligence artificielle avec les SMS, les mails et les tics de langage du disparu, on génère un deadbot capable de vous envoyer un petit mot doux chaque matin. Certains prévoyants, sans doute échaudés par l'imprévisibilité de leur propre finitude, créent même leur double de leur vivant.
Le jour des obsèques, le relais est pris sans friture sur la ligne : le corps est au cimetière mais l'avatar continue de râler sur le prix du gasoil dans votre fil de discussion. C’est le triomphe du présent sur l'absence, une sorte de Viagra du deuil qui promet de rendre la perte obsolète.
À Cambridge, des chercheurs s’inquiètent déjà et de manière étonnante de la dérive algorithmique du cadavre. Imaginez l'avatar de votre aïeule interrompant un conseil de sagesse posthume pour vous glisser une promotion sur une marque de matelas, simplement parce que la start-up a pivoté son business model vers l'affiliation publicitaire. Plus tragique encore, l'endeuillé s'expose à un deuil au carré : si la plateforme dépose le bilan, le parent meurt une seconde fois. On perd son père au cimetière, puis on le perd à nouveau suite à une levée de fonds ratée dans la Silicon Valley.
Philosophiquement, nous assistons à la liquidation du travail de deuil cher à Freud. Là où le deuil était une lente érosion de la douleur, une acceptation nécessaire du vide, le bot propose une anesthésie permanente. On ne guérit pas, on s'encroûte dans une présence artificielle et docile qui ne peut plus nous contredire, ni vieillir, ni nous décevoir. C'est l'amour sans le risque de l'autre, la relation sans l'imprévu. En transformant la perte en un flux de messages privés, on évacue le rite collectif pour une consommation solitaire sur écran. Nous sommes en train de déléguer notre capacité humaine à perdre. Or, accepter que l'autre nous échappe est peut-être la seule expérience que l'on ne devrait jamais automatiser sous peine de ne plus jamais vraiment vivre.
Mais après tout, qui pourrait prédire que tout ceci se terminera mal ?
L’analyse est à retrouver sur la newsletter Homo Delegatus de Laurent Kinet.
À hypervite dans HyperTextes.