🔗 Libre Arbitre, Douanes et Peur du Vide

Cette semaine, on vous explique carrément comme débloquer le détroit d'Ormuz mais aussi comment les Agents IA vont nous faire gagner du temps en leur faisant faire tout ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas. Si vous avez peur du vide à cause du travail, restez jusqu'à la fin. À dans cinq minutes ! 👀

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7 min ⋅ 20/03/2026

La défaite du libre arbitre ?

Par François-Xavier Petit

Si l’étiquette politique est devenue un gilet de sauvetage pour candidats en apnée, la technologie préfère le mode sous-marin : on ne voit rien, mais on coule ensemble. Soyons honnêtes, le drame de notre ère n’est pas tant l’omniprésence des objets techniques ; l'homme préhistorique ne comprenait pas non plus l’algorithme de son silex ; mais plutôt la délégation de notre libre arbitre à des systèmes qui ne prennent même plus la peine d'envoyer une carte postale pour justifier leurs choix. Aucun algorithme n'explique ses décisions. Jamais.

Vivre sous perfusion Google, c’est accepter un tuteur mystérieux qui décrète ce qui est “pertinent” pour vous, sur la base d'un simple concours de popularité numérique. On ne remonte pas le vrai, on remonte ce qui fait du bruit, pariant sur le fait que si tout le monde clique, c'est que c'est bon. C’est le triomphe de l’écume sur la vague, et pendant que nous cliquons avec la docilité d'un rat de laboratoire, nous perdons le contrôle du contrôle.

Cette dépossession généralisée finit déjà par provoquer des aigreurs d'estomac démocratiques. À force de recevoir des réponses sans explications, le citoyen finit par se fabriquer les siennes, souvent avec les moyens du bord. Le conspirationnisme devient alors la bouée de sauvetage cognitive de ceux qui se noient dans l’obscurité technique. Au moins, dans un bon complot, il y a un méchant avec un plan machiavélique et un chat blanc. C’est nettement plus reposant que d’accepter que le Dow Jones puisse perdre 150 points en soixante secondes parce qu’un robot a mal interprété un tweet piraté.

Le constat est d’une tristesse clinique : nous avons érigé des systèmes si complexes que même leurs géniteurs n’y comprennent plus rien (même s’ils y vont tous de leurs prévisions apocalyptiques pour nous faire comprendre que le futur se jouera forcément avec eux). Quand les ingénieurs de Mountain View avouent ne pas piger la moitié des décisions de leur propre IA, on se dit quand même que le pilotage automatique de la civilisation est en train de nous envoyer dans le décor par pur calcul probabiliste. Reste à savoir si on préfère continuer à prompter nos insomnies ou si on exige enfin un droit de regard sur ces machines qui, à défaut d’avoir une âme, pourraient au moins avoir la politesse de nous fournir un mode d’emploi.

Pour savoir ce que le numérique fait à notre société, lisez la newsletter de François-Xavier Petit.

3 raisons de rester couché choses à savoir cette semaine

1. Le retour de la douane sauvage

Le cuir épais et la rancune tenace, revoilà Donald Trump. Débouté par la Cour suprême le 20 février, l’homme orange ressort un vieux grimoire de 1974 pour taxer tout ce qui bouge à 10 %. Peu importe que le Trésor doive rembourser 180 milliards de droits invalidés ou que la note coûte 1 250 dollars par foyer américain, l’important, c’est de fracasser. Alors pendant que le déficit commercial bat des records à 1 241 milliards, le shérif de Mar-a-Lago lance des enquêtes sur 60 pays, UE en tête, pour justifier ses prochaines salves (et évidemment, rien à voir avec les refus européens d’aider les US dans le bourbier iranien). L'objectif est moins économique que calendaire : son décret expire le 24 juillet 2026, pile poil pour les élections de mi-mandat. Entre deux recours juridiques de Costco ou FedEx, Trump réinstalle l'imprévisibilité comme mode de gouvernement, non pas pour redresser la balance, mais électriser une base qui n’en a pas forcément besoin. Alors on attend sagement le 24 juillet pour voir le décret tomber ou encore que Trump déniche une loi de 1920 pour taxer l'oxygène importé d'Europe. Au point où on en est.

Pour comprendre l’économie mondiale et ses conséquences, lisez Économix, de Laurent Cosmos.

2. L’ascenseur social est en panne, prenez donc le jet

Si vous peinez à boucler votre fin de mois, rassurez-vous : votre argent est simplement parti faire le bonheur d’Elon. En ce début 2026, la fortune de Musk frôle les 840 milliards de dollars, un record historique qui transforme le classement Forbes en une étude de cosmologie financière. On y apprend notamment que pendant que les douze Américains les plus riches pèsent désormais autant que le PIB de la Russie, la moitié de l'humanité se partage les miettes : un minuscule 2 % de la richesse mondiale. Le secret de cette réussite ? Ne plus s’embêter à fabriquer des trucs réels dans des usines mais capitaliser sur du vent, des clics et des algorithmes. C'est la magie de la "finance prédatrice" : quand la Bourse monte, ils raflent tout ; quand elle explose, c’est vous qui payez l’addition des banques. Le "mérite" dans tout ça ? Loin, 40 % de ces fortunes tombent du ciel via l'héritage. À ce niveau-là, on ne parle plus d'économie mais d'une nouvelle féodalité où les patrons de la tech possèdent non seulement les banques, mais aussi les réseaux sociaux et les journaux avec, en bonus, la démocratie qui devient une option d'achat pour milliardaire. Bref, l’ascenseur social n’est pas seulement en panne, il a seulement été remplacé par un navette spatiale privée qui ne s'arrête pas à votre étage.

L’étude complète est à retrouver sur Slate.

3. L’armée des 12 pinces numériques

Après les chatbots qui discutent, voici les "agents" qui agissent et qui pourraient bien vous mettre à la porte de votre propre vie. Le dernier cri de l'hystérie numérique s'appelle OpenClaw, un petit crustacé logiciel capable de piloter votre ordinateur à votre place : envoyer vos mails, vider votre compte pour réserver un resto ou gérer votre agenda pendant que vous dormez. En Chine, c’est la lobster craze : on "élève des homards" comme des Tamagotchis de productivité, et des milliers de gogos se réunissent dans des install parties pour confier leurs clés de maison à un code autrichien racheté par OpenAI. La promesse vendue par les gourous de la Valley ? La one-person company. En clair : devenez le général d'une armée de crustacés électroniques et regardez votre boîte tourner toute seule. En réalité, on assiste surtout à une trifecta bien entendue létale, une IA ayant accès à vos données intimes, qui se nourrit de contenus foireux et qui possède le droit d’exécuter des actions en toute autonomie. C’est tellement sécurisé que même les autorités chinoises, pourtant pas connues pour leur paranoïa en matière de surveillance, ont banni le bordel de leurs administrations. Pour un monde meilleur, continuons de créer des agents capables de tout faire, sauf de nous demander notre avis et automatisons le travail pour au final surveiller des robots qui démissionneront en votre nom mais sans vous avoir demandé.

La tech qui trashe, c’est sur Tech Trash.

Comment qu’on fait ? Débloquer le pétrole mondial

Il est sans doute temps d’admettre que la Pax Americana, ce grand supermarché mondialisé sous perfusion de porte-avions, est en phase terminale. Qui aurait pu prédire que le détroit d’Ormuz, normalement une formalité douanière, deviendrait en trois semaines un stand de tir de 1 500 kilomètres où des Gardiens de la Révolution, entre deux clopes et un thé, s'amusent à paralyser l’Occident avec des jet-skis armés et des drones à deux balles ? Pourtant, on assiste réellement au combat des chefs entre la “poussière navale” et la technologie lourde avec à la clé, une défaite de la raison binaire face à la rusticité fanatique.

Pour tenter de sauver ce qui reste de notre confort thermique et de nos vacances à prix bradés, les experts proposent désormais des solutions d'une tristesse toute technocratique :

  • Le drone de compagnie : Puisqu’on n’a plus assez de marins (et surtout plus assez de courage pour les exposer), on envisage de saturer la mer de robots. Une “Task Force” de mouchards électroniques pour surveiller chaque clapotis, cofinancée par des assureurs maritimes qui sentent le vent du boulet.

  • Le hérisson offshore : Transformer les plateformes pétrolières en bunkers automatisés. On y installe des canons téléopérés pour que la structure puisse mordre toute seule, sans intervention humaine, ce qui est, admettons-le, le stade ultime de notre civilisation.

  • Le container de légitime défense : Armer les navires marchands avec des kits de survie balistiques. Le capitaine reste un civil dépressif, mais son porte-conteneurs se transforme en croiseur de combat via une liaison satellite.

  • Le grand nettoyage robotisé : Envoyer des drones démineurs français, notre dernière fierté nationale avant la liquidation totale, pour ramasser les mines à orin que Téhéran sème comme des cailloux sur le chemin de notre récession.

On espère que la technologie compensera l'absence de vision stratégique d'une Amérique qui a délégué son bons sens et sa protection au vide. Au fond, prions qu’un gaillard réinvente la guerre navale en mode start-up avec des algorithmes qui tirent à notre place. Ou alors, on accepte que le futur de l'automobile européenne se résume à une bicyclette d'occasion, dans le silence de monastère d'un continent qui se dira que consommer, c’est mal. Pas sûr.

L’analyse plus fournie (et peut-être bien plus sérieuse), est à retrouver sur LE GRAND CONTINENT.

La peur du vide, quand le travail nous tient en laisse

On va parler d’une rillette existentielle : ce grand vide qui nous aspire dès que l’on lâche la souris. À la base, le travail ne devait être qu’une simple transaction (du temps contre des biftons). C’est en réalité le tuteur qui empêche la plante de notre vie de s'effondrer lamentablement. Sans lui, on ne sait plus qui on est, ni même comment marcher normalement dans la rue sans avoir l'air d'un figurant égaré.

C’est le paradoxe du travailleur, de l’entrepreneur, du freelance et en clair, de tous les agents économiques modernes que nous sommes : on prêche la semaine de quatre jours, mais on fait un burn-out après vingt minutes de pause forcée. Ça s’appelle la “leisure sickness” : ce moment exquis où votre système immunitaire, qui tenait par miracle, réalise que c'est les vacances et décide de vous offrir une gastro ou un zona en guise de récompense. On ne sait pas gérer le “temps libre”, alors on le transforme en “temps mort”, meublé par la culpabilité d'avoir fini Internet.

Le problème est en fait clinique : le travail a colonisé notre identité. En France, on prétend que c’est une contrainte mais on attend qu’il nous rende “intéressants”. Comme le disait le sociologue Richard Sennett, le capitalisme moderne a émietté nos carrières en un puzzle de missions jetables, rendant impossible toute narration de soi cohérente. On est devenu des taupes (mention spéciale à la taupe dorée qui nage dans le sable et sait se faire oublier pendant 87 ans, un modèle de vie).

À l'heure où l'IA s'apprête à creuser encore plus de trous dans notre pelouse professionnelle, il y a donc urgence. Si ne pas travailler, c'est mourir socialement, alors nous sommes déjà en soins palliatifs. Il ne s’agit alors plus de faire du développement personnel, mais de reconstruire une société où l'on existe enfin hors de la performance parce que si l’on attend que le travail s'arrête pour découvrir qui l’on est, on risque surtout de s’apercevoir qu'on n'est qu'un dossier Excel corrompu, errant en slip dans un salon dont on a oublié le mode d'emploi.

Lisez cet article de Séverine Bavon ô combien important sur ce fléau qui nous guette toutes et tous (même toi Elon Musk).

La reco de la semaine : voter

L'idée de passer votre dimanche dans une école primaire qui sent la craie et le désinfectant, face à des assesseurs qui ont le sourire d'un condamné à la lecture du Code électoral, n’est pas exactement le sommet de votre week-end. Mais bon, il y a une raison pragmatique de se traîner jusqu'à l'urne.

Voter aux municipales, c'est un peu comme choisir la couleur des rideaux avant que le voisin ne décide d'installer des néons fluo. Si vous ne vous en occupez pas, d'autres le feront avec une joie non dissimulée. On parle quand même des gens qui décident si votre rue devient une piste de Formule 1, si le parc du coin se transforme en parking pour SUV ou si la cantine des gosses passe au tout-industriel sous vide.

Et puis, entre nous, c'est le seul moment où l'on peut encore faire dérailler les stratégies de "camouflage industriel" des partis qui avancent masqués sous l'étiquette du "bon sens". Voter, c'est s'offrir le luxe de ne pas subir les quatre prochaines années en soupirant devant chaque nouvel arrêté municipal absurde. C’est moins une question de morale que d'hygiène de vie : on choisit son tuteur avant que la plante ne pousse de travers.

Alors on s’octroie 5 minutes et on a le droit de râler après pendant 6 ans.


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Par Kessel -

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