Cette semaine, on vous raconte que l'IA ne révolutionne pas encore la croissance mais qu'elle détermine si vous êtes premium ou pas, mais aussi que les médecins sont en train de craquer et que nous aimons apparemment élire des crapules. Lisez jusqu’à la fin pour vous abandonner. À dans cinq minutes ! 👀
via Laurent Cosmos
La douche pour les tech bros. Après trois années d’euphorie collective démesurée suite au Big Bang ChatGPT, le couperet du NBER (National Bureau of Economic Research) tombe comme une gueule de bois après une soirée trop arrosée et le constat est d’une ironie presque savoureuse : l’IA est partout, l’IA est dans tous les discours, l’IA est dans toutes les annonces effrayantes sur le futur du travail mais l’IA a fait grimper la productivité mondiale de 0,3 %.
C’est-à-dire presque une erreur d’arrondi dans la comptabilité du déclin.
Dans les bureaux, l'illusion est pourtant totale. 70 % des entreprises jurent l’utiliser et ont installé ChatGPT comme pour poser un crucifix sur le mur par peur du jugement dernier, mais l’usage réel plafonne à 1h30 par semaine. On est dans le GenAI Divide, autrement dit, la technologie du “au cas où”. On s'en sert pour générer des images de synthèse sans âme et pour reformuler des mails que personne ne lira de toute façon, puisque le destinataire, lui aussi, a délégué sa lecture à un assistant numérique. C'est une communication de fantômes, une boucle de rétroaction où des machines parlent à des machines pour ne rien se dire.
On fait comme si on révolutionnait tout, alors que les seuls gains tangibles se cachent dans les économies de bouts de chandelle : 2 à 10 millions de dollars économisés par-ci par-là en licenciant des prestataires externes ou en supprimant des agences de com’. On ne produit pas mieux, on se contente simplement de dégraisser le mammouth en espérant que la carcasse tiendra encore un peu.
Et pourtant, les dirigeants persistent dans leur délire prophétique. Ils prévoient avec le sérieux d’un jésuite que les gains massifs c’est pour demain et annoncent une accélération de 8 à 10 fois plus rapide pour les trois prochaines années. Plus la réalité est plate, plus la promesse doit être verticale. On annonce déjà des réductions d'effectifs de 1,2 % pour stabiliser les bilans. On ne sait pas si l'IA sait penser, mais on sait qu'elle est une excellente excuse pour le “pragmatisme froid” des licenciements.
Pour les optimistes, c'est l'électricité du XXIe siècle qui attend son heure. Pour les autres, c'est juste un assistant amélioré dans une boîte à outils déjà trop pleine. C’est peut-être cela, le progrès : une sophistication technique sans précédent mise au service d'un vide désormais mesurable.
Ce qui ne semble pas émouvoir Jack Dorsey, l’ancien patron de Twitter, qui licencie 4000 personnes pour les remplacer par de l’IA.
Le décryptage des résultats d’une tech qui change notre vie, c’est ici.
1. Le grand assèchement
Jean-Claude Van Damme avait raison. Nous sommes en “faillite hydrique” : ça ne vous dit rien mais ça signifie que nous avons siphonné la planète avec une telle ardeur que même les glaciers finissent par rendre l'âme. Pendant que 4 milliards d’humains tirent la langue, l’IA engloutit 500 milliards de litres, soit l’équivalent du marché mondial de l'eau en bouteille pour éviter que ses serveurs ne fondent. En même temps, ça serait dommage de ne plus pouvoir générer de poèmes sur la rosée du matin faute de refroidissement adéquat. Du Nil au Brahmapoutre, on érige des barrages comme des bunkers, chacun espérant fermer le robinet du voisin avant que le sien ne soit à sec. C’est peut-être ça le progrès : une civilisation capable de simuler la pluie en 8K mais incapable de remplir une carafe sans envoyer les chars. En tout cas, le futur est limpide et rassurez-vous : on finira bien tous par mourir de soif, mais ça sera devant un écran qui nous expliquera avec une infographie sublime pourquoi il n’y a plus rien à boire.
Pour comprendre pourquoi il n’y aura plus d’eau dans 20 ou 30 ans, lisez FOOTNOTES.
2. La médecine libérale à l’agonie (en secteur 1)
L’époque où l'on trouvait un généraliste à chaque coin de rue appartient désormais aux livres d’histoire.
En cause d’abord ? Le numerus clausus, invention technocratique qui a rationné les docteurs pendant trente ans pour “sauver” les finances. Aujourd’hui, les survivants épongent les dégâts avec 1 500 patients au compteur contre 900 hier. Ce n'est plus un cabinet, c'est une gare de triage. Ensuite et pour couronner le tout, Bercy a trouvé le remède miracle : mettre en place une "rémunération sur objectifs”. Oui, vous avez bien lu. Le médecin ne soigne plus mais se transforme en VRP du médicament : il remplit une grille de loto pour décrocher ses primes, payé par la Sécu pour prescrire moins de ceci et plus de cela et peu importe le besoin du patient. C'est le triomphe du manager sur le clinicien. Mais tant que les finances sont bonnes, tout le monde il est content, sauf peut-être les 15 millions de personnes touchées par la fuite de leurs données médicales (et qui doit représenter quand même un paquet d’argent.)
Vous voulez comprendre la crise des médecins libéraux, lisez FILITE.
3. Amélie de Montchalin nommée pour vérifier que Amélie de Montchalin a bien travaillé
Ça c’est de la transition fluide. Amélie de Montchalin vient de quitter son bureau de ministre des Comptes publics pour s’installer dans le fauteuil de… Première présidente de la Cour des comptes. Problème : la nouvelle gardienne du temple va devoir passer ses journées à faire l’autruche. La Cour doit en effet juger les comptes de 2025 et 2026... soit le budget qu’elle a elle-même piloté il y a encore quinze jours. Pour éviter “tout conflit” qui ferait désordre, la présidente a promis de “s’abstenir” sur ces dossiers. Résultat : on nomme une patronne qui, par souci de déontologie, va devoir passer la moitié de son temps à regarder les mouches voler dès qu’on parlera d'argent public récent. Encore un dossier rondement mené.
Ce qui se passe dans l’hexagone est très bien expliqué dans HEXAGONE
La France a un génie particulier (et peu envié) : celui de transformer ses mairies en principautés où le code pénal devient une suggestion facultative. Alors que nos voisins européens démissionnent pour un Toblerone mal déclaré, nous cultivons nos barons avec une ferveur quasi religieuse.
Résultat ? Une hausse de 50 % des atteintes à la probité en seulement huit ans. On ne parle pas de petites erreurs de compta, mais d’une véritable “French Touch” du détournement.
Le catalogue des performances est impressionnant. Il y a les virtuoses de la "PME familiale" comme les GOAT Balkany, les maîtres du trucage de marchés publics à la sauce Guérini, et les solistes de village comme à Eringhem. Le point commun ? Un talent fou pour transformer les 100 milliards d’euros de dépenses annuelles des communes en un Monopoly géant.
Heureusement, il existe des garde-fous. Malheureusement, ces derniers sont en carton : comment demander à un auditeur interne de faire son travail quand son patron est celui qu’il doit dénoncer ?
Alors, on crée des "comités d'éthique" comme on installe des brumisateurs en pleine canicule : c'est rafraîchissant sur le papier, mais ça n'empêche pas le thermomètre de virer au rouge. Quand 53 % des dossiers transmis au parquet finissent à la corbeille, la corruption cesse d'être un délit pour devenir une simple astuce de gestion et à ce niveau de savoir-faire, ce n’est plus de la gestion municipale, c’est de la haute couture.
L’intégralité du dossier est à retrouver sur THE CONVERSATION.
On pensait candidement que la fracture numérique se résumait à une histoire de fibre optique dans le Larzac ou de tablettes distribuées aux collégiens pour qu'ils puissent enfin scroller en 4G. Nous n’avions pas tout vu.
En 2026, la frontière ne passe pas que par la fibre, mais toujours avant tout par le relevé bancaire.
La ligne de démarcation se joue désormais entre 20 et 200 dollars par mois : le prix de l'abonnement IA pour ne pas devenir un déchet cognitif. Bienvenue dans l'ère du “Pay to Think”, ou comment transformer la pensée en un produit de luxe avec option cuir (en apparence du moins).
D'un côté, une élite dopée aux versions premium capable d'abattre en trois après-midi le travail d'un trimestre (enfin, qu’on croit hein). De l'autre, la piétaille du gratuit, condamnée à s'épuiser sur des modèles sabotés par la publicité, bridés par des algorithmes de seconde zone, et qui regarde les premiers s'envoler avec l'incompréhension hébétée du cycliste vintage doublé par une Tesla. Ce n'est plus une guerre de talents, le talent étant devenu une variable d'ajustement, mais une sélection par le flux. Aux États-Unis, les juniors ne sont déjà plus embauchés : pourquoi s'encombrer d'un stagiaire mal luné quand un abonnement premium fait parfois le même job sans demander de RTT ?
Pendant que la France disserte sur sa “souveraineté numérique” dans des colloques qui sentent la naphtaline, d'autres ont pigé la règle du jeu. La Chine inonde le marché de modèles open source pour casser le monopole yankee, et les pays du Golfe achètent des accès en gros pour leurs citoyens, comme on offre l'eau potable. Ils ont compris que l'IA est l'oxygène de la décennie. Chez nous, on laisse l'autonomie cognitive devenir un privilège de club privé.
On en vient à se demander si c'est ça, le grand bond en avant promis par les AI bros en sweat capuche : une humanité où l'on est brillant par prélèvement automatique. Si l'intelligence a besoin d'une mise à jour payante pour rester crédible, ne serait-on pas simplement en train de devenir les périphériques d'un logiciel qu'on ne possède même pas ?
Après, il reste toujours l'intelligence naturelle. C'est poétique, c'est gratuit, mais ça ne remplit plus les fichiers Excel assez vite.
L’analyse plus complète est signée Tariq KRIM et c’est à retrouver ici.
Super take trouvée dans The Guardian qui ne fait pas que remuer la poussière des années 80 mais rappelle qu’avant de devenir les serfs numériques de Palo Alto, la France a prouvé qu’un État peut imposer sa propre infrastructure, aussi imparfaite soit-elle (et drôle quand on y repense).
Le Minitel, puisque c’est le sujet, était un acte de souveraineté brut avec 20 % des foyers français connectés sans demander la permission aux Américains. L’erreur historique n’était pas l’invention mais le contrôle : à force de vouloir tout verrouiller pour monétiser la moindre seconde de connexion, la France a laissé le chaos créatif du web nous rouler dessus.
Pour l’IA ou le quantique, de Mistral AI aux puces européennes, la solution n'est pas de copier la Silicon Valley, mais peut-être de s'en affranchir par le haut via un projet collectif et politique parce qu’au fond, on a peut-être plus à apprendre d'un ingénieur des télécoms de 1982 que d'un gourou du métavers en hoodie.
Et puis bon, à choisir, je préfère encore l'esthétique cubique d'un terminal des années 80 à la froideur d'une IA qui prétend être mon amie tout en analysant mes confidences imprudentes.
L’article est à retrouver ici en version originale.
Dans l’imaginaire collectif, l’abandon oscille entre le bébé dans son couffin et le lâchage en pleine forêt sauce Hansel et Gretel. Un geste dont on ne sait jamais s’il relève de l’amour sublime ou d’un égoïsme rance.
Aujourd'hui, on nous somme de “lâcher-prise”, cette injonction de bien-être qui ressemble souvent à un conseil de suicide. On nous suggère de nous en remettre à l'Univers ou au Karma, sans doute parce que notre libre-arbitre commence à sérieusement fatiguer face au technofascisme et au climat qui part en vrille.
Pourtant, l'abandon reste un privilège de classe : il ne coûte pas la même chose au nomade digital qu'aux 82 % de femmes qui gèrent seules leurs foyers, souvent la tête sous l'eau. Si s'abandonner dans les bras de l'être aimé est une dissolution délicieuse, s'abandonner au monde ressemble parfois à une démission silencieuse. Le contraire de l'abandon ? Ce n'est pas la lutte héroïque, c'est la réparation. L’idée un peu folle qu’on peut démêler les vieux nœuds de marins qui nous servent de liens familiaux avec un peu de patience et beaucoup de lubrifiant social.
À hypervite dans HyperTextes.